Introduction
« La
poésie aujourd’hui a pratiquement disparu de nos vies… Il n’y a plus vraiment
d’espace pour elle dans ce monde de plus en plus virtuel et superficiel où la
rapidité et l’efficacité ont pris le pas sur le rêve et la profondeur.
Un endroit
pourtant semble résister à cette disparition programmée, un lieu en marge de
notre société où les repères espace/temps sont différents des nôtres : la
prison
Cela peut
paraître complètement iconoclaste voire déplacé d’affirmer ici que l’univers
pénitentiaire, si dur, si violenté soit-il, exerce un lien privilégié avec la
poésie. Et pourtant…
Depuis une
dizaine d’années, en tant que metteur en scène, j’interviens auprès de
détenu(e)s pour des stages de lecture à voix haute. J’ai pu me rendre compte à
quel point la poésie avait une importance insoupçonnée pour ces êtres captifs,
solitaires, dans l’éloignement de leurs proches et dans le souvenir de leur vie
d’avant. La poésie en prison a sa raison d’être car c’est un pansement pour
l’âme humaine.
De nombreux
détenus découvrent ses vertus lors de l’accomplissement de leur peine :
cela se traduit par l’écriture de poèmes, le désir d’en lire à voix haute ou
intimement (les fascicules poétiques sont très prisés au sein de la
bibliothèque de l’établissement), d’en écouter… J’ai employé récemment à ce
sujet le mot de catharsis lors d’une
discussion avec un chanteur de rap,
détenu à la maison d’arrêt de Nanterre : quelle ne fût pas ma surprise
quand il m’a annoncé qu’une de ses nouvelles chansons, écrite en cellule,
portait justement ce titre : catharsis.
Lors de mes
stages de lecture à voix haute que je centre soit sur un thème soit sur un
auteur, je suis toujours attentif à la beauté des textes que nous allons
travailler ensemble, même s’il y a parfois une difficulté première de
compréhension : la poésie doit s’apprivoiser et c’est cet effort-là qui
fait la richesse d’un stage réussi.
Je suis
toujours touché de constater que les détenus, hommes et femmes, vont souvent
vers les écrits les plus sentimentaux, voire les plus tragiques. Je n’oublierai
jamais ce détenu s’emparant avec une force émotionnelle rare de « Il n’y a
pas d’amour heureux » d’Aragon, ou cet autre qui, malgré ses difficultés
de prononciation, donnait le meilleur de lui-même pour bien dire « Le dormeur
du val » de Rimbaud. Cet été, à la MAHS, j’ai proposé de lire du Jacques
Prévert : chaque participant avait une pochette avec une trentaine de
poèmes (très variés dans leur thématique) et devait en choisir trois en
priorité pour les travailler. Après un premier tour de table, je n’ai pas été
surpris de constater que tous avaient choisi celui qui, justement, laissait la
plus grande place à l’Amour : « Cœur de rubis » :
« Je sais dire je t’aime
mais j’sais pas aimer
Ton cœur de rubis
qu’est-ce que j’en ai fait?
J’ai joué à l’amour
j’savais même pas jouer
Ton cœur de rubis
qu’est-ce que j’en ai fait? »
N’oublions pas que parmi les
poètes, ceux qui ont laissé une trace dans l’Histoire de la littérature,
certains ont connu les affres de l’enfermement et de la détention.
Citons : Paul Verlaine, Guillaume Apollinaire, Robert Desnos, Max Jacob,
Jean Genet… et tant d’autres ; qu’ils ont puisé là, dans ce retour forcé
sur eux-mêmes, dans cette désespérance, dans cette privation de liberté, une
source d’inspiration renouvelée… »
Éric Cénat
Le Théâtre de l'Imprévu en partenariat avec l'Administration pénitentiaire, met en place des ateliers et des stages "lectures à voix haute" avec une présentation publique dans les lieux suivants :
- Maison d'arrêt d'Orléans :de 2000 à 2005 et de 2008 à 2012 (quartier hommes et le quartier femmes).
Les intervenants sont Éric Cénat, Jacques David et Hubert Godon.
- Centre de détention de Châteaudun : de 2003 à 2005 - L'intervenant était Éric Cénat
- Maison d'arrêt des Hauts de Seine : de 2008 à 2012 - L'intervenant est Éric Cénat
- Centre d'Évaluation National de Réau : en 2012 - L'intervenant était Jacques David
Le Théâtre de l'Imprévu en partenariat avec l'Administration pénitentiaire, propose ses spectacles et ses lectures aux détenus.
Toutes les représentations sont suivies d'un débat (souvent en présence d'association ou de "témoins").
Les représentations sont souvent accompagnées d'une exposition en lien avec le sujet traité.
Le Théâtre de l'Imprévu en milieu carcéral, c'est 52 représentations dans 13 établissements (Région Centre, Ile-de-France et Bretagne), de 12 spectacles différents.